Habituée depuis 20 ans de la photographie argentique noir et blanc au moyen format, cela fait 4 ans que je travaille pourtant avec mon téléphone. Je ne possède pas un smartphone très élaboré, qui aurait un objectif photo intégré de haute résolution. C’est un outil médiocre, les images sont floues, les couleurs très aléatoires et je ne peux rien régler à part le cadre que je choisis. En tant qu’artiste, ce rendu me plaît, mais il ne s’agit pas que de ça. Il y a dans la photo au téléphone quelque chose de brut, de sanguin, de direct. Un plaisir retrouvé de « prendre » la photo, sans se demander si elle sera nécessairement exploitable d’un point de vue qualitatif. Cette démarche photographique s’inscrit à contre-courant d’une certaine partie de la photographie que l’on voit aujourd’hui sur les cimaises. Je me sens plus proche du dessin et de la performance.

Soyons clairs, je n’aurais jamais pensé faire cette série de photos au téléphone dans métro. Le métro, c’était juste un endroit de passage, pas un endroit de regard. C’est l’ennui des trajets répétés allié au culot de certains de mes vis-à-vis de banquette qui m’ont véritablement poussée à réagir.
Un jour, un homme a ouvert ses cuisses à 180 degrés devant moi sans vergogne, imposant à ma contemplation toute l’étendue de son entrejambe, alors je l’ai visée avec mon téléphone et « shklac ! », le petit oiseau est sorti. Et puis, prenant soudain conscience du potentiel visible de ma propre personne, j’ai descendu l’objectif vers moi, et à nouveau « shklac ! ».

Au début, c’était un jeu, une protestation personnelle contre l’obligation tacite de rentrer son regard à l’intérieur au milieu de la promiscuité subie, et une défense contre la promiscuité elle-même. C’est rapidement devenu une occupation de tous les trajets, une exploration de la grande variété des braguettes et des jupettes, mais pas seulement. De manière générale, j’ai véritablement aimé les gens que j’ai photographiés : leurs mains, leur allure, leur sac, leur manière de se protéger ou de prendre de la place. J’ai rarement regardé leur visage, par contre je me suis attachée au détail, à la lumière, à la couleur. J’ai gardé la partie d’eux qui avait été la plus proche de moi, celle qui était entrée en contact avec mon espace physique ou imaginaire.

Aussi excitantes et addictives que ces actions de regarder et de photographier aient pu être, je n’ai jamais été jusqu’à prendre le métro exprès pour les réaliser. Je préférais faire confiance à la chance et au hasard des entrées et sorties de rames ; raconter une histoire plutôt que de constituer un catalogue.

J’aurais pu télécharger une application me permettant de couper le son artificiel de déclenchement produit par mon Gsm, mais j’ai préféré garder une part de risque : après tout, ce sont toutes des photos volées et c’était une bonne chose d’avoir peur que les personnes m’entendent faire la photo. Cela a rendu chaque déclenchement et chaque cadrage précieux car périlleux.

La Série Métropolitaine a été réalisée entre 2011 et 2014, et compte au total 40 photographies en couleur.