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Berlin-Petit-Bourg / vies privées

Berlin-Petit-Bourg / vies privées est un livre de photographie qui développe une réflexion sur le temps : le temps public du modèle et de la prise de vue ; le temps privé, qui échappe à l'enregistrement et, enfin, le temps intime du lecteur.

Berlin-Petit-Bourg / Vies privées

La première inspiration de ce livre m'est venue à la lecture d'une nouvelle d'Henry James, La redevance du fantôme. L'auteur y décrit un personnage qui disparaît temporairement à chaque fois qu'il croit que personne ne le regarde. Je me suis alors demandé si je pourrais photographier les gens tels qu'ils sont lorsqu'ils sont seuls. Paradoxe d'autant plus insoluble que les séances de portrait avaient lieu sur rendez-vous, mais qui a orienté mes cadrages sur une voie très tranchante et mes choix de déclenchement vers des moments de flottement.

Vue de la page 6

J'ai ainsi photographié un certain nombre de personnes rencontrées aux extrémités d'un axe proche/lointain, c'est-à-dire à Petit-Bourg (le village où j'ai habité en Guadeloupe) et à Berlin (le lieu de séjour qui en était le plus éloigné). J'ai gardé plusieurs photographies de chaque séance : le visage du modèle bien sûr mais aussi des éléments de décor, des détails en rapport avec le lieu ou le moment de la prise de vue. Chaque portrait est devenu une mini séquence.

Lorsqu'il a été clair que chaque photo occuperait une page entière du livre, j'ai agencé les séquences de 3 ou 4 photos comme des phrases rythmiques : deux photos ou une, en page de gauche ou en page de droite, avec la page blanche symbolisant le silence.

   

Vue des pages 74 et 75Vue de la page 77Ci-dessus : vue d'un portrait, pages 74 à 77

Au moment de réunir ces portraits séquencés dans un livre, ma réflexion s'est nourrie de l'invention de Borges, Le livre de sable. J'ai donc rêvé d'un livre infini, qui s'affranchirait de son sens de lecture, de la quantité de ses pages, de son nécessaire début et de sa non moins inéluctable fin.
Un livre qui permettrait au lecteur de s'imaginer la richesse infinie et inaccessible de la vie privée de mes personnages. Celle qui s'est peut-être justement manifestée quand j'ai avancé mon film ou quand j'ai perdu le modèle des yeux.
Un livre suggérant qu'il existe une dimension de plus que celle des surfaces et des lieux photographiés : un inconnu auquel nous n'aurions pas accès.

Pour inviter l'infini et les dimensions invisibles, j'ai travaillé la pagination du livre. Cette numérotation linéaire qui atteste généralement de la régulière chronologie des pages s'est retrouvée animée d'une vie propre.
Berlin-Petit-Bourg / vies privées s'ouvre ainsi sur la page numérotée 39 et se referme sur la page 38 : le temps tourne sur lui-même et génère un espace circulaire. Un monde à part, doté de ses propres règles.
A l'intérieur, les séquences-portrait sont numérotées de manière linéaire. Cependant, entre chaque portrait, la pagination saute. Par exemple, on passe de la suite de pages 28, 29, 30 à celles portant les numéros 302, 303, 304, pour ensuite débuter une nouvelle séquence numérotée 0, 1, 2...
Le choix d'attribuer telle numérotation à tel portrait, puis d'induire un saut vers le passé ou le futur pour les portraits environnants était lié à l'esprit de chaque prise de vue et au lien imaginaire que j'ai pu faire entre les personnes et les lieux.

Je rapproche ce travail de celui d'un monteur de film qui utiliserait une ligne du temps discontinue et un peu folle. Celle du temps vécu, avec ses absences et ses temps morts, ses flash-backs et ses accélérations.



 

Merci à tous ceux qui ont posé pour moi, ainsi qu'à Elise Debouny pour sa collaboration au graphisme du livre.